SOUVENIR
... Depuis la veille, on n'avait rien mangé. Tout le jour, nous restâmes cachés dans une grange, serrés les uns contre les autres pour avoir moins froid, les officiers mêlés aux soldats, et tous abrutis de fatigue. Quelques sentinelles, couchées dans la neige, surveillaient les environs de la ferme abandonnée qui nous servait de refuge pour nous garder de toute surprise. On les changeait d'heure en heure, afin de ne les point laisser s'engourdir. Ceux de nous qui pouvaient dormir dormaient ; les autres restaient immobiles, assis par terre, disant à leur voisin quelques mots de temps en temps. Depuis trois mois, comme une mer débordée, l'invasion entrait partout. C'étaient de grands flots d'hommes qui arrivaient les uns après les autres, jetant autour d'eux une écume de maraudeurs. Quant à nous, réduits à deux cents francs-tireurs, de huit cents que nous étions un mois auparavant, nous battions en retraite, entourés d'ennemis, cernés, perdus. Il nous fallait, avant le lendemain, gagner Blainville où nous espérions encore trouver le général C... Si nous ne parvenions dans la nuit à faire les douze lieues qui nous séparaient de la ville; ou bien si la division française était éloignée, plus d'espoir ! On ne pouvait marcher le jour, la campagne étant pleine de Prussiens. À cinq heures il faisait nuit, cette nuit blafarde des neiges. Les muets flocons blancs tombaient, tombaient, ensevelissaient tout dans ce grand drap gelé, qui s'épaississait toujours sous l'innombrable foule et l'incessante accumulation des vaporeux morceaux de cette ouate de cristal. A six heures le détachement se remit en route. Quatre hommes marchaient en éclaireurs, seuls, à trois cents mètres en avant. Puis, venait un peloton de dix hommes que commandait un lieutenant, puis le reste de la troupe, en bloc, pêle-mêle, au hasard des fatigues et de la longueur des pas. A quatre cents mètres sur nos flancs, quelques soldats allaient deux par deux. La blanche poussière descendant des nuages nous vêtait entièrement, ne fondait plus sur les képis ni sur les capotes, faisait de nous des fantômes, comme les spectres de soldats morts. Parfois on se reposait quelques minutes. Alors on n'entendait plus que ce glissement vague de la neige qui tombe, cette rumeur presque insaisissable que fait l'emmêlement des flocons. Quelques hommes se secouaient, d'autres ne bougeaient point. Puis un ordre circulait à voix basse. Les fusils remontaient sur les épaules, et, d'une allure exténuée, on se remettait en marche. Soudain, les éclaireurs se replièrent. Quelque chose les inquiétait. Le mot "halte !" circula. C'était un grand bois, devant nous. Six hommes partirent pour le reconnaître. On attendit dans un silence morne. Et tout à coup un cri aigu, un cri de femme, cette déchirante et vibrante note qu'elles jettent dans leurs épouvantes, traversa la nuit épaissie par la neige. Au bout de quelques minutes, on amenait deux prisonniers, un vieillard et une jeune fille. Le capitaine les interrogea, toujours à voix basse. - Votre nom ? - Pierre Bernard. - Votre profession? - Sommelier du comte de Roufé. - C'est votre fille ? - Oui. - Que fait-elle ? - Elle est lingère au château. - Comment rôdez-vous comme ça, la nuit, nom de Dieu ? - Nous nous sauvons. - Pourquoi? - Douze uhlans ont passé ce soir. Ils ont fusillé trois gardes et pendu le jardinier. Moi, j'ai eu peur pour la petite. - Où allez-vous ? - A Blainville. - Pourquoi? - Parce qu'il y a là, dit-on, une armée française. - Vous connaissez le chemin ? - Parfaitement. - Cela suffit, restez à mon côté. Et la marche à travers champs recommença. Le vieillard silencieux suivait le capitaine. Sa fille se traînait près de lui. Tout à coup elle s'arrêta. - Père, dit-elle, je suis si fatiguée que je n'irai pas plus loin. Et elle tomba. Elle tremblait de froid, et paraissait prête à mourir. Son père voulut la porter. Il ne put même pas la soulever. Le capitaine tapait du pied, jurait, furieux et apitoyé. "Nom de Dieu, je ne peux pourtant pas vous laisser crever là !" Mais quelques hommes s'étaient éloignés ; ils revinrent avec des branches coupées. Alors, en une minute, une litière fut faite. Le capitaine s'attendrit: "Nom de Dieu ! c'est gentil, ça. Allons, les enfants, qui est-ce qui prête sa capote maintenant ? C'est pour une femme, nom de Dieu !" Vingt capotes furent détachées d'un coup et jetées sur la litière. En une seconde la jeune fille, enveloppée dans ces chauds vêtements de soldat, se trouva soulevée par six bras robustes qui l'emportèrent. On repartit, comme si on eût bu un coup de vin, plus gaillardement, plus joyeusement. Des plaisanteries couraient même, et cette gaieté s'éveillait que la présence d'une femme redonne toujours au sang français. Les soldats maintenant marchaient au pas, fredonnaient des sonneries, réchauffés soudain. Et un vieux franc-tireur, qui suivait la litière, attendant son tour pour remplacer le premier camarade qui flancherait, ouvrit son coeur à son voisin. "Je n' suis pus jeune, moi, et bien, cré coquin, l' sexe, y a tout d' même que ça pour vous flanquer du coeur au ventre." Jusqu'à trois heures du matin on avança presque sans repos ; mais, brusquement, pareil à un souffle, le commandement: "Halte !" fut de nouveau chuchoté. Puis, presque par instinct, tout le monde s'aplatit par terre. Là-bas, au milieu de la plaine, quelque chose remuait. Cela semblait courir, et comme la neige ne tombait plus, on distinguait vaguement, très loin encore, une apparence de monstre qui s'allongeait ainsi qu'un serpent, puis, soudain, paraissait se rapetisser, se ramasser en boule, s'étendre de nouveau en prenant des élans rapides et s'arrêtait encore, et repartait sans cesse. Des ordres murmurés couraient parmi les hommes étendus ; et, de temps en temps, un petit bruit sec et métallique claquait. Brusquement la forme errante se rapprocha, et l'on vit venir au grand trot, l'un derrière l'autre, douze uhlans perdus dans la nuit. Ils étaient si près maintenant qu'on entendait le souffle des chevaux, et le son de ferraille des armes, et le craquement du cuir des selles. Alors, la voix forte du capitaine hurla: "Feu, nom de Dieu !" Et cinquante coups de fusil crevèrent le silence glacé des champs; quatre ou cinq détonations attardées partirent encore, puis une autre toute seule, la dernière; et quand l'aveuglement de la poudre enflammé se fut dissipé, on vit que les douze hommes, avec neuf chevaux, étaient tombés. Trois bêtes s'enfuyaient d'un galop forcené, et l'une traînait derrière elle, pendu par le pied à l'étrier, et bondissant, le cadavre de son cavalier. Le capitaine joyeux cria: "Douze de moins, nom de Dieu !" Un soldat, dans le tas, répondit: "V'là des veuves !" Un autre ajouta: "Faut pas grand temps tout d' même pour faire le saut." Alors, du fond de la litière, sous l'entassement des capotes, une petite voix endormie sortit : "Qu'est-ce qu'il y a, père ? pourquoi tire-t-on des coups de fusil ?" Le vieillard répondit: "Ce n'est rien; dors, petite !" On repartit. On marcha encore près de quatre heures. Le ciel pâlissait; la neige devenait claire, lumineuse, luisante; un vent froid balayait les nuages; et une pâle roseur, comme un faible lavage d'aquarelle, s'étendait à l'orient. Une voix lointaine soudain cria: "Qui vive ?" Une autre voix répondit. Tout le détachement fit halte. Et le capitaine partit lui-même en avant. On attendit longtemps. Puis on recommença d'avancer. Bientôt on aperçut une masure et devant, un poste français, l'arme au bras. Un commandant à cheval nous regardait défiler. Tout à coup il demanda: "Qu'est-ce que vous portez sur ce brancard ?" Alors les capotes remuèrent; on en vit sortir d'abord deux petites mains qui les écartaient, puis une tête ébouriffée, toute ennuagée de cheveux, mais qui souriait et répondit: "C'est moi, monsieur, j'ai bien dormi, allez. Je n'ai pas froid." Un grand rire s'éleva parmi les hommes, un rire de vive satisfaction; et un enthousiaste, pour exprimer sa joie, ayant vociféré: "Vive la République !" toute la troupe, comme prise de folie, beugla frénétiquement: "Vive la République !"................................................................................................................................ Douze ans se sont écoulés. L'autre jour au théâtre, la fine tête d'une jeune femme blonde éveilla en moi un confus souvenir, un souvenir obsédant, mais indéterminable. Je fus bientôt tellement troublé par le désir de savoir le nom de cette femme que je le demandai à tout le monde. Quelqu'un me dit : "C'est la vicomtesse de L..., la fille du comte de Roufé. " Et tous les détails de cette nuit de guerre se sont levés en ma mémoire, si nets que je les ai immédiatement racontés, afin qu'il les écrivît pour le public, à mon voisin de fauteuil et ami, qui signe
Maufrigneuse
16 février 1882
On a trdhuise quelque conts de Maupassant en ourdou, ici vous pouvez voir aussi les texts originals de Maupassant
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Monday, 26 September 2011
SOUVENIR (1884)
SOUVENIR
Comme il m'en vient des souvenirs de jeunesse sous la douce caresse du premier soleil! Il est un âge où tout est bon, gai, charmant, grisant. Qu'ils sont exquis les souvenirs des anciens printemps! Vous rappelez-vous, vieux amis, mes frères, ces années de joie où la vie n'était qu'un triomphe et qu'un rire? Vous rappelez-vous les jours de vagabondage autour de Paris, notre radieuse pauvreté, nos promenades dans les bois reverdis, nos ivresses d'air bleu dans les cabarets au bord de la Seine, et nos aventures d'amour si banales et si délicieuses? J'en veux dire une de ces aventures. Elle date de douze ans et me paraît déjà si vieille, si vieille, qu'elle me semble maintenant à l'autre bout de ma vie, avant le tournant, ce vilain tournant d'où j'ai aperçu tout à coup la fin du voyage. J'avais alors vingt-cinq ans. Je venais d'arriver à Paris; j'étais employé dans un ministère, et les dimanches m'apparaissaient comme des fêtes extraordinaires, pleines d'un bonheur exubérant, bien qu'il ne se passât jamais rien d'étonnant. C'est tous les jours dimanche, aujourd'hui. Mais je regrette le temps où je n'en avais qu'un par semaine. Qu'il était bon! J'avais six francs à dépenser! Je m'éveillai tôt, ce matin-là, avec cette sensation de liberté que connaissent si bien les employés, cette sensation de délivrance, de repos, de tranquillité, d'indépendance. J'ouvris ma fenêtre. Il faisait un temps admirable. Le ciel tout bleu s'étalait sur la ville, plein de soleil et d'hirondelles. Je m'habillai bien vite et je partis, voulant passer la journée dans les bois, à respirer les feuilles; car je suis d'origine campagnarde, ayant été élevé dans l'herbe et sous les arbres. Paris s'éveillait, joyeux, dans la chaleur et la lumière. Les façades des maisons brillaient; les serins des concierges s'égosillaient dans leurs cages, et une gaîté courait la rue, éclairait les visages, mettait un rire partout, comme un contentement mystérieux des êtres et des choses sous le clair soleil levant. Je gagnai la Seine pour prendre L'Hirondelle qui me déposerait à Saint-Cloud. Comme j'aimais cette attente du bateau sur le ponton! Il me semblait que j'allais partir pour le bout du monde, pour des pays nouveaux et merveilleux. Je le voyais apparaître, ce bateau, là-bas, sous l'arche du second pont, tout petit, avec son panache de fumée, puis plus gros, plus gros, grandissant toujours; et il prenait en mon esprit des allures de paquebot. Il accostait et je montais. Des gens endimanchés étaient déjà dessus, avec des toilettes voyantes, des rubans éclatants et de grosses figures écarlates. Je me plaçais tout à l'avant, debout, regardant fuir les quais, les arbres, les maisons, les ponts. Et soudain j'apercevais le grand viaduc du Point-du-Jour qui barrait le fleuve. C'était la fin de Paris, le commencement de la campagne, et la Seine soudain, derrière la double ligne des arches, s'élargissait comme si on lui eût rendu l'espace et la liberté, devenait tout à coup le beau fleuve paisible qui va couler à travers les plaines, au pied des collines boisées, au milieu des champs, au bord des forêts. Après avoir passé entre deux îles, L'Hirondelle suivit un coteau tournant dont la verdure était pleine de maisons blanches. Une voix annonça: "Bas-Meudon", puis plus loin: "Sèvres", et, plus loin encore: "SaintCloud". Je descendis. Et je suivis à pas pressés, à travers la petite ville, la route qui gagne les bois. J'avais emporté une carte des environs de Paris pour ne point me perdre dans les chemins qui traversent en tous sens ces petites forêts où se promènent les Parisiens. Dès que je fus à l'ombre, j'étudiai mon itinéraire qui me parut d'ailleurs d'une simplicité parfaite. J'allais tourner à droite, puis à gauche, puis encore à gauche et j'arriverais à Versailles à la nuit, pour dîner. Et je me mis à marcher lentement, sous les feuilles nouvelles, buvant cet air savoureux que parfument les bourgeons et les sèves. J'allais à petits pas, oublieux des paperasses, du bureau, du chef, des collègues, des dossiers, et songeant à des choses heureuses qui ne pouvaient manquer de m'arriver, à tout l'inconnu voilé de l'avenir. J'étais traversé par mille souvenirs d'enfance que ces senteurs de campagne réveillaient en moi, et j'allais, tout imprégné du charme odorant, du charme vivant, du charme palpitant des bois attiédis par le grand soleil de juin. Parfois, je m'asseyais pour regarder, le long d'un talus, toutes sortes de petites fleurs dont je savais les noms depuis longtemps. Je les reconnaissais toutes comme si elles eussent été justement celles mêmes vues autrefois au pays. Elles étaient jaunes, rouges, violettes, fines, mignonnes, montées sur de longues tiges ou collées contre terre. Des insectes de toutes couleurs et de toutes formes, trapus, allongés, extraordinaires de construction, des monstres effroyables et microscopiques, faisaient paisiblement des ascensions de brins d'herbe qui ployaient sous leur poids. Puis je dormais quelques heures dans un fossé et je repartis reposé, fortifié par ce somme. Devant moi, s'ouvrit une ravissante allée dont le feuillage un peu grêle laissait pleuvoir partout sur le sol des gouttes de soleil qui illuminaient des marguerites blanches. Elle s'allongeait interminablement, vide et calme. Seul, un gros frelon solitaire et bourdonnant la suivait, s'arrêtant parfois pour boire une fleur qui se penchait sous lui, et repartant presque aussitôt pour se reposer encore un peu plus loin. Son corps énorme semblait en velours brun rayé de jaune, porté par des ailes transparentes et démesurément petites. Mais tout à coup j'aperçus au bout de l'allée deux personnes, un homme et une femme, qui venaient vers moi. Ennuyé d'être troublé dans ma promenade tranquille j'allais m'enfoncer dans les taillis quand il me sembla qu'on m'appelait. La femme en effet agitait son ombrelle, et l'homme, en manches de chemise, la redingote sur un bras, élevait l'autre en signe de détresse. J'allai vers eux. Ils marchaient d'une allure pressée, très rouges tous deux, elle à petits pas rapides, lui à longues enjambées. On voyait sur leur visage de la mauvaise humeur et de la fatigue.La femme aussitôt me demanda: - Monsieur, pouvez-vous me dire où nous sommes? mon imbécile de mari nous a perdus en prétendant connaître parfaitement ce pays. Je répondis avec assurance: - Madame, vous allez vers Saint-Cloud et vous tournez le dos à Versailles. Elle reprit, avec un regard de pitié irritée pour son époux: - Comment! nous tournons le dos à Versailles? Mais c'est justement là que nous voulons dîner. - Moi aussi, Madame, j'y vais. Elle prononça plusieurs fois, en haussant les épaules: "Mon Dieu, mon Dieu, mon Dieu!" avec ce ton de souverain mépris qu'ont les femmes pour exprimer leur exaspération. Elle était toute jeune, jolie, brune, avec une ombre de moustache sur les lèvres. Quant à lui, il suait et s'essuyait le front. C'était assurément un ménage de petits bourgeois parisiens. L'homme semblait atterré, éreinté et désolé. Il murmura: - Mais, ma bonne amie... c'est toi... Elle ne le laissa pas achever: - C'est moi!... Ah! c'est moi maintenant. Est-ce moi qui ai voulu partir sans renseignements en prétendant que je me retrouverais toujours? Est-ce moi qui ai voulu prendre à droite au haut de la côte, en affirmant que je reconnaissais le chemin? Est-ce moi qui me suis chargée de Cachou... Elle n'avait point achevé de parler, que son mari, comme s'il eût été pris de folie, poussa un cri perçant, un long cri de sauvage qui ne pourrait s'écrire en aucune langue, mais qui ressemblait à "tiiitiiit". La jeune femme ne parut ni s'étonner, ni s'émouvoir, et reprit: - Non, vraiment, il y a des gens trop stupides, qui prétendent toujours tout savoir. Est-ce moi qui ai pris, l'année dernière, le train de Dieppe, au lieu de prendre celui du Havre, dis, est-ce moi? Est-ce moi qui ai parié que M. Letourneur demeurait rue des Martyrs?... Est-ce moi qui ne voulais pas croire que Céleste était une voleuse? Et elle continuait avec furie, avec une vélocité de langue surprenante, accumulant les accusations les plus diverses, les plus inattendues et les plus accablantes, fournies par toutes les situations intimes de l'existence commune, reprochant à son mari tous ses actes, toutes ses idées, toutes ses allures, toutes ses tentatives, tous ses efforts, sa vie depuis leur mariage jusqu'à l'heure présente. Il essayait de l'arrêter, de la calmer et bégayait: - Mais, ma chère amie... c'est inutile... devant monsieur... Nous nous donnons en spectacle... Cela n'intéresse pas monsieur... Et il tournait des yeux lamentables vers les taillis, comme s'il eût voulu en sonder la profondeur mystérieuse et paisible, pour s'élancer dedans, fuir, se cacher à tous les regards; et, de temps en temps, il poussait un nouveau cri, un "tiiitiiit", prolongé, suraigu. Je pris cette habitude pour une maladie nerveuse. La jeune femme, tout à coup, se tournant vers moi, et changeant de ton avec une très singulière rapidité, prononça: - Si monsieur veut bien le permettre, nous ferons route avec lui pour ne pas nous égarer de nouveau et nous exposer à coucher dans le bois. Je m'inclinai; elle prit mon bras et elle se mit à parler de mille choses, d'elle, de sa vie, de sa famille, de son commerce. Ils étaient gantiers rue Saint-Lazare. Son mari marchait à côté d'elle, jetant toujours des regards de fou dans l'épaisseur des arbres, et criant "tiiitiiit", de moment en moment. A la fin, je lui demandai: - Pourquoi criez-vous comme ça? Il répondit d'un air consterné, désespéré: - C'est mon pauvre chien que j'ai perdu. - Comment? Vous avez perdu votre chien? - Oui. Il avait à peine un an. Il n'était jamais sorti de la boutique. J'ai voulu le prendre pour le promener dans les bois. Il n'avait jamais vu d'herbes ni de feuilles, et il est devenu comme fou. Il s'est mis à courir en aboyant et il a disparu dans la forêt. Il faut dire aussi qu'il avait eu très peur du chemin de fer; cela avait pu lui faire perdre le sens. J'ai eu beau l'appeler, il n'est pas revenu. Il va mourir de faim là-dedans. La jeune femme, sans se tourner vers son mari, articula: - Si tu lui avais laissé son attache, cela ne serait pas arrivé. Quand on est bête comme toi, on n'a pas de chien. Il murmura timidement: - Mais, ma chère amie, c'est toi... Elle s'arrêta net; et, le regardant dans les yeux comme si elle allait les lui arracher, elle recommença à lui jeter au visage des reproches sans nombre. Le soir tombait. Le voile de brume qui couvre la campagne au crépuscule se déployait lentement; et une poésie flottait, faite de cette sensation de fraîcheur particulière et charmante qui emplit les bois à l'approche de la nuit. Tout à coup, le jeune homme s'arrêta, et se tâtant le corps fiévreusement: - Oh! je crois que j'ai... Elle le regardait: - Eh bien, quoi! - Je n'ai pas fait attention que j'avais ma redingote sur mon bras. - Eh bien? - J'ai perdu mon portefeuille... mon argent est dedans. Elle frémit de colère, et suffoqua d'indignation. - Il ne manquait plus que cela. Que tu es stupide! Mais que tu es stupide! Est-ce possible d'avoir épousé un idiot pareil! Eh bien va le chercher, et fais en sorte de le retrouver. Moi je vais gagner Versailles avec monsieur. Je n'ai pas envie de coucher dans le bois. Il répondit doucement: - Oui, mon amie; où vous retrouverai-je? On m'avait recommandé un restaurant. Je l'indiquai. Le mari se retourna, et courbé vers la terre que son oeil anxieux parcourait, criant "tiiitiiit!" à tout moment, il s'éloigna. Il fut longtemps à disparaître; I'ombre, plus épaisse, I'effaçait dans le lointain de l'allée. On ne distingua bientôt plus la silhouette de son corps; mais on entendit longtemps son "tiiit tiiit! tiiit tiiit!" lamentable, plus aigu à mesure que la nuit se faisait plus noire. Moi, j'allais d'un pas vif, d'un pas heureux dans la douceur du crépuscule, avec cette petite femme inconnue qui s'appuyait sur mon bras. Je cherchais des mots galants sans en trouver. Je demeurais muet, troublé, ravi. Mais une grand'route soudain coupa notre allée. J'aperçus à droite, dans un vallon, toute une ville. Qu'était donc ce pays? Un homme passait. Je l'interrogeai. Il répondit: - Bougival. Je demeurai interdit: - Comment Bougival? Vous êtes sûr? - Parbleu, j'en suis! La petite femme riait comme une folle. Je proposai de prendre une voiture pour gagner Versailles. Elle répondit: - Ma foi non. C'est trop drôle, et j'ai trop faim. Je suis bien tranquille au fond; mon mari se retrouvera toujours bien, lui. C'est tout bénéfice pour moi d'en être soulagée pendant quelques heures. Nous entrâmes donc dans un restaurant au bord de l'eau, et j'osai prendre un cabinet particulier.Elle se grisa, ma foi, fort bien, chanta, but du champagne, fit toutes sortes de folies... et même la plus grande de toutes. Ce fut mon premier adultère.
20 mai 1884
Comme il m'en vient des souvenirs de jeunesse sous la douce caresse du premier soleil! Il est un âge où tout est bon, gai, charmant, grisant. Qu'ils sont exquis les souvenirs des anciens printemps! Vous rappelez-vous, vieux amis, mes frères, ces années de joie où la vie n'était qu'un triomphe et qu'un rire? Vous rappelez-vous les jours de vagabondage autour de Paris, notre radieuse pauvreté, nos promenades dans les bois reverdis, nos ivresses d'air bleu dans les cabarets au bord de la Seine, et nos aventures d'amour si banales et si délicieuses? J'en veux dire une de ces aventures. Elle date de douze ans et me paraît déjà si vieille, si vieille, qu'elle me semble maintenant à l'autre bout de ma vie, avant le tournant, ce vilain tournant d'où j'ai aperçu tout à coup la fin du voyage. J'avais alors vingt-cinq ans. Je venais d'arriver à Paris; j'étais employé dans un ministère, et les dimanches m'apparaissaient comme des fêtes extraordinaires, pleines d'un bonheur exubérant, bien qu'il ne se passât jamais rien d'étonnant. C'est tous les jours dimanche, aujourd'hui. Mais je regrette le temps où je n'en avais qu'un par semaine. Qu'il était bon! J'avais six francs à dépenser! Je m'éveillai tôt, ce matin-là, avec cette sensation de liberté que connaissent si bien les employés, cette sensation de délivrance, de repos, de tranquillité, d'indépendance. J'ouvris ma fenêtre. Il faisait un temps admirable. Le ciel tout bleu s'étalait sur la ville, plein de soleil et d'hirondelles. Je m'habillai bien vite et je partis, voulant passer la journée dans les bois, à respirer les feuilles; car je suis d'origine campagnarde, ayant été élevé dans l'herbe et sous les arbres. Paris s'éveillait, joyeux, dans la chaleur et la lumière. Les façades des maisons brillaient; les serins des concierges s'égosillaient dans leurs cages, et une gaîté courait la rue, éclairait les visages, mettait un rire partout, comme un contentement mystérieux des êtres et des choses sous le clair soleil levant. Je gagnai la Seine pour prendre L'Hirondelle qui me déposerait à Saint-Cloud. Comme j'aimais cette attente du bateau sur le ponton! Il me semblait que j'allais partir pour le bout du monde, pour des pays nouveaux et merveilleux. Je le voyais apparaître, ce bateau, là-bas, sous l'arche du second pont, tout petit, avec son panache de fumée, puis plus gros, plus gros, grandissant toujours; et il prenait en mon esprit des allures de paquebot. Il accostait et je montais. Des gens endimanchés étaient déjà dessus, avec des toilettes voyantes, des rubans éclatants et de grosses figures écarlates. Je me plaçais tout à l'avant, debout, regardant fuir les quais, les arbres, les maisons, les ponts. Et soudain j'apercevais le grand viaduc du Point-du-Jour qui barrait le fleuve. C'était la fin de Paris, le commencement de la campagne, et la Seine soudain, derrière la double ligne des arches, s'élargissait comme si on lui eût rendu l'espace et la liberté, devenait tout à coup le beau fleuve paisible qui va couler à travers les plaines, au pied des collines boisées, au milieu des champs, au bord des forêts. Après avoir passé entre deux îles, L'Hirondelle suivit un coteau tournant dont la verdure était pleine de maisons blanches. Une voix annonça: "Bas-Meudon", puis plus loin: "Sèvres", et, plus loin encore: "SaintCloud". Je descendis. Et je suivis à pas pressés, à travers la petite ville, la route qui gagne les bois. J'avais emporté une carte des environs de Paris pour ne point me perdre dans les chemins qui traversent en tous sens ces petites forêts où se promènent les Parisiens. Dès que je fus à l'ombre, j'étudiai mon itinéraire qui me parut d'ailleurs d'une simplicité parfaite. J'allais tourner à droite, puis à gauche, puis encore à gauche et j'arriverais à Versailles à la nuit, pour dîner. Et je me mis à marcher lentement, sous les feuilles nouvelles, buvant cet air savoureux que parfument les bourgeons et les sèves. J'allais à petits pas, oublieux des paperasses, du bureau, du chef, des collègues, des dossiers, et songeant à des choses heureuses qui ne pouvaient manquer de m'arriver, à tout l'inconnu voilé de l'avenir. J'étais traversé par mille souvenirs d'enfance que ces senteurs de campagne réveillaient en moi, et j'allais, tout imprégné du charme odorant, du charme vivant, du charme palpitant des bois attiédis par le grand soleil de juin. Parfois, je m'asseyais pour regarder, le long d'un talus, toutes sortes de petites fleurs dont je savais les noms depuis longtemps. Je les reconnaissais toutes comme si elles eussent été justement celles mêmes vues autrefois au pays. Elles étaient jaunes, rouges, violettes, fines, mignonnes, montées sur de longues tiges ou collées contre terre. Des insectes de toutes couleurs et de toutes formes, trapus, allongés, extraordinaires de construction, des monstres effroyables et microscopiques, faisaient paisiblement des ascensions de brins d'herbe qui ployaient sous leur poids. Puis je dormais quelques heures dans un fossé et je repartis reposé, fortifié par ce somme. Devant moi, s'ouvrit une ravissante allée dont le feuillage un peu grêle laissait pleuvoir partout sur le sol des gouttes de soleil qui illuminaient des marguerites blanches. Elle s'allongeait interminablement, vide et calme. Seul, un gros frelon solitaire et bourdonnant la suivait, s'arrêtant parfois pour boire une fleur qui se penchait sous lui, et repartant presque aussitôt pour se reposer encore un peu plus loin. Son corps énorme semblait en velours brun rayé de jaune, porté par des ailes transparentes et démesurément petites. Mais tout à coup j'aperçus au bout de l'allée deux personnes, un homme et une femme, qui venaient vers moi. Ennuyé d'être troublé dans ma promenade tranquille j'allais m'enfoncer dans les taillis quand il me sembla qu'on m'appelait. La femme en effet agitait son ombrelle, et l'homme, en manches de chemise, la redingote sur un bras, élevait l'autre en signe de détresse. J'allai vers eux. Ils marchaient d'une allure pressée, très rouges tous deux, elle à petits pas rapides, lui à longues enjambées. On voyait sur leur visage de la mauvaise humeur et de la fatigue.La femme aussitôt me demanda: - Monsieur, pouvez-vous me dire où nous sommes? mon imbécile de mari nous a perdus en prétendant connaître parfaitement ce pays. Je répondis avec assurance: - Madame, vous allez vers Saint-Cloud et vous tournez le dos à Versailles. Elle reprit, avec un regard de pitié irritée pour son époux: - Comment! nous tournons le dos à Versailles? Mais c'est justement là que nous voulons dîner. - Moi aussi, Madame, j'y vais. Elle prononça plusieurs fois, en haussant les épaules: "Mon Dieu, mon Dieu, mon Dieu!" avec ce ton de souverain mépris qu'ont les femmes pour exprimer leur exaspération. Elle était toute jeune, jolie, brune, avec une ombre de moustache sur les lèvres. Quant à lui, il suait et s'essuyait le front. C'était assurément un ménage de petits bourgeois parisiens. L'homme semblait atterré, éreinté et désolé. Il murmura: - Mais, ma bonne amie... c'est toi... Elle ne le laissa pas achever: - C'est moi!... Ah! c'est moi maintenant. Est-ce moi qui ai voulu partir sans renseignements en prétendant que je me retrouverais toujours? Est-ce moi qui ai voulu prendre à droite au haut de la côte, en affirmant que je reconnaissais le chemin? Est-ce moi qui me suis chargée de Cachou... Elle n'avait point achevé de parler, que son mari, comme s'il eût été pris de folie, poussa un cri perçant, un long cri de sauvage qui ne pourrait s'écrire en aucune langue, mais qui ressemblait à "tiiitiiit". La jeune femme ne parut ni s'étonner, ni s'émouvoir, et reprit: - Non, vraiment, il y a des gens trop stupides, qui prétendent toujours tout savoir. Est-ce moi qui ai pris, l'année dernière, le train de Dieppe, au lieu de prendre celui du Havre, dis, est-ce moi? Est-ce moi qui ai parié que M. Letourneur demeurait rue des Martyrs?... Est-ce moi qui ne voulais pas croire que Céleste était une voleuse? Et elle continuait avec furie, avec une vélocité de langue surprenante, accumulant les accusations les plus diverses, les plus inattendues et les plus accablantes, fournies par toutes les situations intimes de l'existence commune, reprochant à son mari tous ses actes, toutes ses idées, toutes ses allures, toutes ses tentatives, tous ses efforts, sa vie depuis leur mariage jusqu'à l'heure présente. Il essayait de l'arrêter, de la calmer et bégayait: - Mais, ma chère amie... c'est inutile... devant monsieur... Nous nous donnons en spectacle... Cela n'intéresse pas monsieur... Et il tournait des yeux lamentables vers les taillis, comme s'il eût voulu en sonder la profondeur mystérieuse et paisible, pour s'élancer dedans, fuir, se cacher à tous les regards; et, de temps en temps, il poussait un nouveau cri, un "tiiitiiit", prolongé, suraigu. Je pris cette habitude pour une maladie nerveuse. La jeune femme, tout à coup, se tournant vers moi, et changeant de ton avec une très singulière rapidité, prononça: - Si monsieur veut bien le permettre, nous ferons route avec lui pour ne pas nous égarer de nouveau et nous exposer à coucher dans le bois. Je m'inclinai; elle prit mon bras et elle se mit à parler de mille choses, d'elle, de sa vie, de sa famille, de son commerce. Ils étaient gantiers rue Saint-Lazare. Son mari marchait à côté d'elle, jetant toujours des regards de fou dans l'épaisseur des arbres, et criant "tiiitiiit", de moment en moment. A la fin, je lui demandai: - Pourquoi criez-vous comme ça? Il répondit d'un air consterné, désespéré: - C'est mon pauvre chien que j'ai perdu. - Comment? Vous avez perdu votre chien? - Oui. Il avait à peine un an. Il n'était jamais sorti de la boutique. J'ai voulu le prendre pour le promener dans les bois. Il n'avait jamais vu d'herbes ni de feuilles, et il est devenu comme fou. Il s'est mis à courir en aboyant et il a disparu dans la forêt. Il faut dire aussi qu'il avait eu très peur du chemin de fer; cela avait pu lui faire perdre le sens. J'ai eu beau l'appeler, il n'est pas revenu. Il va mourir de faim là-dedans. La jeune femme, sans se tourner vers son mari, articula: - Si tu lui avais laissé son attache, cela ne serait pas arrivé. Quand on est bête comme toi, on n'a pas de chien. Il murmura timidement: - Mais, ma chère amie, c'est toi... Elle s'arrêta net; et, le regardant dans les yeux comme si elle allait les lui arracher, elle recommença à lui jeter au visage des reproches sans nombre. Le soir tombait. Le voile de brume qui couvre la campagne au crépuscule se déployait lentement; et une poésie flottait, faite de cette sensation de fraîcheur particulière et charmante qui emplit les bois à l'approche de la nuit. Tout à coup, le jeune homme s'arrêta, et se tâtant le corps fiévreusement: - Oh! je crois que j'ai... Elle le regardait: - Eh bien, quoi! - Je n'ai pas fait attention que j'avais ma redingote sur mon bras. - Eh bien? - J'ai perdu mon portefeuille... mon argent est dedans. Elle frémit de colère, et suffoqua d'indignation. - Il ne manquait plus que cela. Que tu es stupide! Mais que tu es stupide! Est-ce possible d'avoir épousé un idiot pareil! Eh bien va le chercher, et fais en sorte de le retrouver. Moi je vais gagner Versailles avec monsieur. Je n'ai pas envie de coucher dans le bois. Il répondit doucement: - Oui, mon amie; où vous retrouverai-je? On m'avait recommandé un restaurant. Je l'indiquai. Le mari se retourna, et courbé vers la terre que son oeil anxieux parcourait, criant "tiiitiiit!" à tout moment, il s'éloigna. Il fut longtemps à disparaître; I'ombre, plus épaisse, I'effaçait dans le lointain de l'allée. On ne distingua bientôt plus la silhouette de son corps; mais on entendit longtemps son "tiiit tiiit! tiiit tiiit!" lamentable, plus aigu à mesure que la nuit se faisait plus noire. Moi, j'allais d'un pas vif, d'un pas heureux dans la douceur du crépuscule, avec cette petite femme inconnue qui s'appuyait sur mon bras. Je cherchais des mots galants sans en trouver. Je demeurais muet, troublé, ravi. Mais une grand'route soudain coupa notre allée. J'aperçus à droite, dans un vallon, toute une ville. Qu'était donc ce pays? Un homme passait. Je l'interrogeai. Il répondit: - Bougival. Je demeurai interdit: - Comment Bougival? Vous êtes sûr? - Parbleu, j'en suis! La petite femme riait comme une folle. Je proposai de prendre une voiture pour gagner Versailles. Elle répondit: - Ma foi non. C'est trop drôle, et j'ai trop faim. Je suis bien tranquille au fond; mon mari se retrouvera toujours bien, lui. C'est tout bénéfice pour moi d'en être soulagée pendant quelques heures. Nous entrâmes donc dans un restaurant au bord de l'eau, et j'osai prendre un cabinet particulier.Elle se grisa, ma foi, fort bien, chanta, but du champagne, fit toutes sortes de folies... et même la plus grande de toutes. Ce fut mon premier adultère.
20 mai 1884
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